Moi j'aime bien les militants mais pas trop militants

Walid a envie de m'aider à faire bouger les lignes sur le sujet du handicap. Je pense qu'il est plutôt fier de moi, et qu'il me soutient. Mais l'autre jour, on a failli s'embrouiller grave quand on a commencé à parler de militantisme. Je vous raconte…

Walid le valide
5 min ⋅ 05/07/2025

Avant de commencer, je voudrais vous présenter Walid.
Walid, c’est un ami.
On passe beaucoup de temps ensemble tous les deux, et pourtant parfois, j'ai l'impression qu'on ne vit pas dans le même monde. Peut-être parce que lui est debout, et que moi je suis assise dans mon fauteuil.

Il a parfois un peu de mal à comprendre. Il est souvent maladroit, mais c'est un bon gars ; il est curieux, il veut bien faire.
C’est pour ça que je l’aime bien. Parce qu’il est sincère. Et que quand ii écoute, il arrive un peu à comprendre.

Cette newsletter, je l’écris pour lui. Et pour tous les valides qui ne s’appellent pas Walid mais qui sont prêts à réfléchir avec moi.


- Charlotte tu devrais nous aider à mieux comprendre ce qu’est le validisme.

- Euh, je ne suis pas sûre que ce soit vraiment mon domaine d’expertise, mais je veux bien y réfléchir.

- Mais sans être trop militante hein !

- Ah… (ça y est, il recommence…). Je vais voir ce que je peux faire.

J’ai joué le jeu, j’ai réfléchi. Je me suis dit : “Il faut aider Walid. Mais on va procéder étape par étape. Le but ce sera d’identifier tous les bâtons qu’on nous colle dans les roues, nous les handis. Ces bâtons peuvent être culturels, politiques, relationnels, physiques, psychologiques, philosophiques, administratifs, sémiologiques… C’est vrai qu’après tout, il y a de quoi faire une bonne grosse partie de mikado. Ça peut être fun !”

Du coup j’ai écrit un premier article. Une sorte d’introduction bien sentie pour expliquer ce qu’est le validisme en général : un peu d’histoire, des exemples vécus, et même des références un peu intellos mais connues du grand public pour inviter à la réflexion. Je trouvais ça plutôt bien.

Je l'ai fait lire à Walid en avant-première, avant de le publier.

Et là, grosse douche froide : malaise palpable.

- Mmmmh c’est pas mal mais... c’est quand même un peu à charge…

- Ah bon mais pourquoi ? Je ne fais qu’expliquer un mécanisme de discriminations plus ou moins inconscient. À charge contre quoi ? Genre on ne peut pas être pour le validisme. C’est un peu comme si tu me disais qu’un texte antiraciste était à charge, et que ce n’était pas très cool pour les racistes.

- Ouais, mais je sais pas, on a l’impression que tu nous fais un peu la morale. Et puis à un moment, tu dis que tout notre système de valeurs repose sur une sorte de hiérarchie entre les corps performants et les corps pas performants etc. mais en vrai, désolé, un corps performant, c’est quand même objectivement mieux ! Tu ne peux pas dire le contraire. Et puis surtout, en vrai, pourquoi tu fais ça ? Tu veux devenir militante ???”

Walid était en sueur.

- Euh. Bug. Bah… oui… c’est normal de dénoncer et d’expliquer non ? Comment tu veux faire changer les choses sinon ?

- Mais toi ton talent c’est pas ça ! Ton talent justement, c’est de dénoncer, mais en faisant rire les gens ! Toi, tu es dans l'action, pas dans la revendication ! Il ne faut surtout pas les braquer. Il faut les séduire, aller un peu dans leur sens quand même ! C’est beaucoup plus efficace que le militantisme moralisateur.

Là, j'étais saoulée de chez saoulée. Pour tout vous dire, je suis même partie bouder. (Oui, ça m’arrive. Je sais vous êtes chokés-déçus parce que sur toutes les photos, d'habitude, je souris.)

Et petit à petit mon boudin s'est transformé en réflexion intérieure.

Est-ce que c’est possible d’être militant(e) sans déranger les gens ?

C’est quoi cette injonction complètement foireuse à faire bouger les lignes, mais avec tact, douceur, politesse et papillons.

C'est-à-dire d’être militante, mais pas militante. De dénoncer, mais avec le sourire. De déconstruire, mais sans déranger.
Il faudrait que je sois “engagée” mais pas trop sérieuse, “critique” mais pas trop à charge, “inspirante” mais jamais en colère.
En gros, il faudrait faire de la pédagogie sans froisser, sans troubler, sans bousculer ; comme si la seule parole audible était celle qui console mais pas celle qui interroge.

Ça vaut dans tous les domaines.  

OK pour être féministe, mais pas hystérique hein.

OK pour être écolo, mais pas virer au khmer vert.

OK pour être anti-raciste, mais pas trop violent SVP.

Faites un effort, rendez vos colères désirables, sinon, ça nous chiffonne un peu trop.

Figurez-vous que dans l’histoire de la lutte pour les droits des personnes handicapées, dans les années 70, il y a un collectif qui s’est monté : Handicapés Méchants. Les militants organisaient des actions coup-de-poing dans des lieux publics inaccessibles, refusaient la pitié médiatique et exigeaient des droits, pas des faveurs. Le message est clair : on ne va pas continuer à rester polis en attendant que vous nous respectiez.

Pardon Walid, mais j’aurais beau sourire de toutes mes forces devant un escalier, à un moment, c’est pas ça qui va le transformer en rampe.

Et c'est vrai que dans notre imaginaire collectif, on préfère le ou la bonne handicapée admirable qui a réussi à bien s’intégrer malgré son handicap, que l’handicapé(e) vener qui crie à l’injustice et monte au créneau pour faire valoir ses droits.

Je repensais au discours de Virginie Despentes, après le départ d’Adèle Haenel à la cérémonie des César : « On se lève, et on se casse ».

Bah moi mon cher Walid j’ai envie de te dire : « On ne se lève pas, mais on se casse quand même ».

Notre société est pensée et organisée par les personnes valides, pour les personnes valides. Les personnes avec un handicap ont full bâtons dans les roues, peinent à faire du bruit pour se faire entendre et donc à faire valoir leurs droits. La route est longue avant que ça change, je te le dis.

J’oserai un parallèle qui va peut-être me valoir une petite levée de boucliers, mais c’est un peu comme dans l’Église catholique, où le droit canonique (le droit qui régit la vie de l’Église) est produit exclusivement par des hommes, et que seuls ces mêmes hommes ont le pouvoir. BON CHANCE pour que ça bouge. Enfin, c’est pas impossible impossible (parce que les miracles existent) mais ça veut dire qu’il faut que les bonshommes qui ont voix au chapitre aient quand même une sacrée ouverture d’esprit, et soient prêts à être bien chamboulés pour s’auto-infliger le changement.

- Oui, mais là c’est différent, personne n’interdit juridiquement les personnes avec un handicap de parler, ni même d’accéder aux lieux de pouvoir, rétorque Walid, perspicace.

Certes. Sur le papier, c’est vrai, ce n’est pas écrit tel quel, et fort heureusement. Mais dans les faits, quand on ne peut pas sortir de chez soi parce que l’environnement et les transports ne sont pas accessibles, ni avoir accès aux études, au monde du travail, aux soins, à la vie sociale et affective comme tout le monde, on a comme qui dirait un « léger handicap » (bah tiens). Et in fine, ça revient au même qu’une bonne vieille discrimination écrite noire sur blanc. C’est une réalité systémique et culturelle. Le validisme est une structure invisible qu’il faut nommer pour déplacer un équilibre.

Peut-être que ce que je te raconte, te semble un peu abstrait. Prenons un exemple. La vie politique (mais c’est tellement riche, que j’annonce tout de suite que je referai un article complet dessus.)

Commençons par des chiffres : la population handicapée, c’est 16% de la population (entre 5,7 et 18,2 millions de personnes en France selon la définition utilisée). La part d’élus en situation de handicap : c’est 0,001 %. Je te propose de relire cette phrase, si comme moi tu ne retiens pas les chiffres, et que tu n'es pas très doué en maths : je pense qu'on peut s'accorder pour dire que 0,001 % c'est pas tout à fait le même ordre de grandeur que 16 %. Il y a un bug quelque part.

Quand Sébastien Peytavie le seul député en fauteuil a été élu, l’Assemblée Nationale a paniqué parce que l’hémicycle n’est pas accessible aux fauteuils roulants. Ils ont bidouillé un aménagement de dernière minute en système D, mais du coup Peytavie se retrouve solo, éloigné de son groupe. Et ça fonctionne parce que c’est lui avec un fauteuil manuel, mais il n’y aurait aucun moyen de faire la même chose pour une personne en fauteuil électrique, ni même de mettre deux personnes en fauteuil dans l’arène. Et là je vous parle de handicap moteur, mais vous imaginez pour une personne sourde et malentendante la galère pour suivre les débats à l'assemblée ?

Peytavie a été audacieux, il a tenté des petits mouv’ pour rendre les règles du jeu politique un peu plus inclusives en faisant évoluer le vote par assis-levé en vote à mains levées (attention, grosse révolution) et je vous le donne en 1000, ça a été retoqué par le Sénat qui ne voyait pas l’intérêt de modifier le protocole au titre qu’on “a toujours fait comme ça, et qu’on a qu’à demander son vote à celui qui ne peut pas se lever”.

C’est ça tout le problème : faire peser le manque d’accessibilité sur la personne discriminée en lui demandant de s’adapter, plutôt que faire évoluer les règles du collectif.

Alors mon cher Walid, déso-pas-déso mais cette nouvelle newsletter va nécessiter de bouger un poil ton système de croyances et ta conception de la norme.

Bisous.

Sourire poli.

Papillons.

Walid le valide

Par Charlotte de Vilmorin

Une femme debout bien assise.

Je m’appelle Charlotte de Vilmorin.

Je suis entrepreneure, autrice, et je vis en fauteuil roulant depuis toujours.
J’ai co-fondé plusieurs entreprises pour faciliter la mobilité des personnes en fauteuil.
Je parle de justice sociale, d’égalité, d’accessibilité, de tout ce qui coince, avec un peu d’humour, beaucoup de vécu, et l’envie que ça change.

Vous pouvez me suivre sur LinkedIn, et aussi sur mon blog, Wheelcome.

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